Paty parties

Publié le 02.12.21 — Par Margot Mourrier Sanyas

Héritier de la musique industrielle, Alexandre Paty raconte des rêves communautaires et des expériences artistiques dans les événements et les soirées qu’il (co-)organise. À propos de Front de crypte, Collectif GAMUT, Chosen Family et Dreamachine.

Aujourd’hui programmateur des soirées queer Chosen family et Dreamachine, résident de la radio libre Station Station, Alexandre Paty est aussi Dj sous le pseudonyme Front de crypte. Un pseudo qu’il a inauguré lors d’apéros Polychrome aux Souffleurs en 2014 sous son masque d’animal aux yeux nyctalopes faits en maquillage aux sourcils aigus. Les fêtes qu’Alexandre aiment sont queer. Celles qu’il programme en racontent aussi leurs lignées sensibles et politiques.

« Dreamachine is nightmare friendly. Queer, intense, dark but full of life »

Le 23 octobre 2021, la Station Gare des Mines accueillait une nouvelle soirée, éponyme de l’œuvre psyche-expérimentale de Brion Gysin : la Dream machine. Un acte d’indépendance créative pour Alexandre Paty, designer de mode et programmateur associé à la Station et ailleurs. Ce qu’il y a derrière cette nouvelle queer soirée, Alexandre nous le raconte comme un rêve, ou plutôt comme dans un rêve : “Dream Machine c’est le nom d’une œuvre d’art créée à partir d’un day dream de l’artiste Brion Gysin en 1958. L’histoire raconte qu’il est dans un bus en direction de Marseille.À un moment il passe à travers un bois, la lumière du soleil traverse le feuillage. Lui, il somnole la tête contre la vitre. À travers ces paupières fermées, il commence à recevoir ces signaux lumineux avec ce rythme intermittent dû au feuillage. C’est là qu’il commence à triper de manière psychédélique. Dès lors, il cherche à recréer cette expérience, cette sensation. Ces recherches aboutiront à la création de la Dream machine, une petite œuvre d’art qui est la seule étant connue, si je ne me trompe pas, pour être regardée les yeux fermés. Elle se compose d’un cylindre à l’intérieur duquel tu as une lampe ainsi qu’un jeu d’entailles dans le cylindre. Le rythme des entailles permet l’émission de 9 signaux lumineux par seconde lorsqu’il tourne. C’est ce qu’il faut pour que le trip visuel fonctionne. Apparement ce rythme joue avec la physiologie humaine et produit automatiquement un trip. Je suis sensible à plus d’un titre à cette pièce. Tout simplement parce que par analogie je fais le lien avec l’entrée dans une musique comme dans un club et à sa lumière particulière. La lumière qu’on peut ressentir et percevoir les yeux fermés quand on est pris par un son dans une soirée et qu’on s’y livre. Et par ailleurs, à la question de lignée musicale depuis la culture beatnik et psychédélique de Brion Gysin jusqu’à celle de la musique industrielle - une musique pour laquelle je voue des amours puissantes - lignée qui s’est notamment constituée par l’outil du “cut up” transmis à l’auteur William Burrough lui même proche d’un·e certain·x·e Genesis P-Orridge. Cela entrait tout simplement en résonance avec ce que j’aime jouer, écouter, ce que j’aime programmer, les sensations du club et de la musique que j’aime éprouver et partager. C’est comme cela que Dreamachine est née.”

Dreamachine #2 : 11 décembre 2021 au Chinois, Montreuil. 22h-6h.

C’est dans le cadre de Forever educated, un projet produit par le centre culturel Suisse et porté par les artistes performers Marc Streit et Simone Aughterlony, que s’organisera cette seconde édition de Dreamachine. Alexandre : « Forever educated est un projet de recherche d’une semaine sur le clubbing, la nuit et les réalités des vies minoritaires prochent des questions de communautés qui s’organisent, que je rejoins en tant que créatif et à ma façon, un peu chercheur. J’y serai comme un laborantin, je ferai sûrement un peu de vidéo et je serai accompagné d’Hélène Alix Mourrier, entre autres ! »

Des familles réunies : les temps forts de Collectif GAMUT et de Chosen Family à la Station - Gares des Mines. Pour un manifeste de création de mode et de fête émancipée, fierce et joyeuse.

Le premier défilé de Gamut s’ouvre avec la collection spring-summer 2019 et pose les bases résilientes du collectif : Alexandre : “Organiser un défilé dans le club de la Station - Gare des Mines - loin des ségrégations de la mode - c’était l’envie et la possibilité de créer une communauté autour du projet, une communauté de liens, de proches et de valeurs TPGQI+, qu’on relierait avec la famille musicale de coeur du collectif GAMUT : Chosen family. Pour cette première présentation de la collection GAMUT, l’artiste Jardin avait d’ailleurs pensé une création originale pour l’occasion, jouées en live. C’était le point de départ de notre façon de fabriquer des espaces et des moments plastiques et sensibles qui feraient se rencontrer les pratiques d’artistes queer et allié.e.s dont on se sent proche et la création/transformation de vêtements des collections GAMUT, avec toujours ce fil de la fête, de la musique et du club. Ensuite, pour d’autres défilés ou présentations, il y a eu Ha-Kyoon puis Jazzboy et F/cken Chipotle. Enfin chaque événement mode a eu son aftershow, il y a toujours l’occasion pour une fête !”

Ce type de création des formats marquera la façon dont GAMUT conçoit et présente les collections unisexes qui suivront. L’idée de rencontre, transformation et dialogue entre une personne et des vêtements.

Alexandre : “ tu as un truc - un look, des tenues - sur le portant mais finalement quand il est porté les choses mutent, la personne qui le porte est altérée par le vêtement, et le vêtement lui-même devient autre chose avec le corps qui l’habite. Je ne sais pas par quelles évidences inconscientes ces transformations opèrent mais en tout cas ce sont celles qui nourrissent GAMUT grâce aux rencontres que nous faisons avec des muses, artistes, performeur·euses, et c’est pour cela que je dirais que nos collections sont non-binaires ou versatiles : tout dépend de cette rencontre.”

C’est ce qui se passe d’abord en 2020 quand la performance CY-BITCH, le devenir chienne-cyborg de l’artiste transféministe Hélène Alix rencontre la nouvelle collection Gamut. Rendue accessible sur un portant, la collection Gamut est alors activée et animée au pied de la scène extérieure de Station Sud - notamment au sein d’un pentacle tracé au sol en scotch noir dans lequel l’artsite Hélène Alix danse et proclame :

BITCH a atterri dans un monde fondé sur le sexisme, le racisme, l’homophobie, la putophobie, la grossophobie, la transphobie, le spécisme… Tout corps qui appartient à l’une ou à plusieurs de ces catégories traverse des violences singulières et des oppressions spécifiques. BITCH est dégradé-e, SCUM, injure, déviante, lie, boue. BITCH est originellement à l’endroit où la domination l’oblige à se tenir et la maintient en haleine. Mais BITCH ne s’astreint pas à ces places pré/fabriquées comme viles. BITCH se les ait incorporées. BITCH est devenu-e puissance, jouissance, mutante. BITCH aboie et mord. BITCH renverse et brise. BITCH drague les sien-nes et baise le cistème.

Alexandre : “Cette façon de dialoguer pour présenter les collections permet d’activer aussi les autres facettes chères au projet GAMUT. Notamment les facettes politiques parce qu’on défend l’idée d’une communauté en tant que collectif déjà, mais aussi au niveau de la constellation des artistes militant·es avec qui on se lie et qui définissent l’underground queer à la parisienne.”

L’écriture et l’activation de la collection suivante SS21, quant à elle, est une carte blanche confiée à la drag queen nouvellement marseillaise Messalina Mescalina, qui propose en réponse KEROSENE PARTY, un format irrévérencieux performé par Messalina à partir d’une réflexion sur la doublure, la duplicité, la mise à nu des intérieurs, et aussi un premier travail de création vidéo pour GAMUT.

SS22

Dans la trajectoire de cette recherche visuelle et immersive, et pour rendre toujours plus proche les looks de Gamut, le collectif - accompagné de l’auteur Arnaud Idelon et du réalisateur Carlos Franklin - signe une vidéo 360° (voir SS22 sur www.collectifgamut.com) mettant en scène 14 danseur·euses, artistes performeur·euses vivant enfin l’after tant attendu, en ces périodes de confinement.

Alexandre : “Dans l’ADN de Gamut il y a toujours eu la fête avec Chosen family notamment. Avec ce tournage et la présentation de la collection sous cette forme visuelle, c’était l’idée de convoquer cela - surtout par rapport à la période (covid) - mais aussi d’amener les artistes dans une situation complètement autre en travaillant à partir d’un texte d’Arnaud Idelon. Dans D’une heure bleue à une autre (nous n’avons rien fait de grave) les lecteur·rices traversent différents regards qui racontent un after. Cela a été tout simplement notre point de départ : partir de ces regards qui s’imbriquent les uns dans les autres pour faire la nouvelle collection et la montrer avec une nouvelle galerie de personnages - dans leurs différents moods, états de fête et de conscience modifiée - qui pourraient s’intégrer en retour eux aussi pour définir les looks et le texte même d’Arnaud. D’une manière presque documentaire, nous avons réalisé des entretiens avec une sélection de personnes qui nous semblaient inspirantes et importantes pour nous par rapport à cette idée de fête, de la nuit parisienne, qu’on aime ou au moins sinon avec qui nous aimons danser. Des personnes qui avaient perdu quelque chose dans la covid. L’idée - idée faite de caring - c’était celle de créer un look pour chacaine d’entre elleux pour leur fête ultime. Que ce look pensé avec la personne soit poussé dans leurs retranchements créatifs de ce qu’iels seraient prêt·es à faire pour une soirée, tout en rejoignant à une esthétique “à la GAMUT”.” Suite à la co-création des looks avec ces personnes choisies, le tournage vidéo prend place à Station Nord, reconstituant une fête dans laquelle les spectateur·trices peuvent s’immerger grâce aux nouvelles technologies de captation et de diffusion 360°.